Itinéraires d'adolescences - Laboratoires du CIEN à Lyon

Les rendez-vous du laboratoire interlaboratoire. Cahier n°1 Novembre 2009.

S'enseigner du désordre

 

De retour de Barcelone, où nous avons participé à la Rencontre organisée par le Champ freudien sur la clinique de la désinsertion et après le repos de l’été, je me dis que nous avons le devoir, à Lyon, de ne pas laisser le monopole de la parole aux théories cliniques qui visent à faire consister un rapport de cause à effet aussi simpliste que délirant entre « mauvais parents «  et « enfants violents ». Ce n’est pas un grand pas pour l’humanité que de lire dans la presse régionale que si nous ne tenons pas compte du modèle adopté par le Québec depuis plus de 10 ans –retrait des enfants du milieu familial, placement dès 6 ans en Centre éducatif fermé– « c’est que nous voulons des enfants barbares » ! (Le Progrès, 18 mars 2009)
À l’école, dans les institutions de la protection de l’enfance qui prennent en charge les jeunes dits « en danger », on ne parle pas de clinique de la désinsertion ni, heureusement, de barbares. On parle d’élèves  « décrocheurs », d’adolescents « ingérables »,  « imprévisibles », comme le dit le rapport de l’ONED, avec l’idée que ces récalcitrants à toute aide, à tout accueil pourraient trouver à s’insérer dans un projet individualisé, dés lors qu’ils n’usent pas des droits auxquels ils pourraient prétendre ; des adolescents qui ne sont plus pris dans le « programme œdipien », qui ne savent plus ce qu’ils peuvent se permettre, qui pensent souvent que tout est possible, c’est à dire rien.
 
Les adolescents sont à l’avant garde. Cela tient à ce qui se défait à l’adolescence et ce phénomène est de structure, il est transhistorique.
 
Ils faisaient dire à Hésiode, VIIIe siècle av. JC, qu’il n’avait plus d’espoir pour l’avenir de son pays si la jeunesse prenait le commandement demain : « La jeunesse est insupportable, sans retenue, simplement terrible […] Notre monde atteint un stade critique. Les enfants n’écoutent plus leurs parents. La fin du monde ne peut être loin. » !
L’insécurité que nos adolescents éprouvent, qu’ils nous font éprouver, les conduit à incarner ce que nous commençons seulement à lire comme un symptôme social. Non plus le malaise au sens freudien du terme, la turbulence ou la révolte qui supposent un régime disciplinaire appuyé sur la figure du père, mais des formes de jouissance illimitée, sans partenaire, sans interlocuteur. Ainsi ces jeunes qui s’ « auto-excluent », comme le dirait le Dr Furtos, débranchés de l’Autre et qui usent pour vivre de solutions temporaires, incertaines et nomades, en dehors du pacte social, de même que l’idée du contrat individuel, qui se généralise, et celle du référent, sont sans doute à mettre au compte de l’isolement individualiste qui caractérise notre époque.
Bien sûr, nous ne pensons plus fin du monde ; mais nous, les grandes personnes, ne semblons plus en mesure de faire de l’avenir une promesse. Lisez les journaux. Or, lorsque l’avenir n’est plus une promesse, il devient une menace.
Prenons au sérieux les réponses de ces jeunes à ce « sans espoir », essayons de ne pas faire de ces pathologies de notre modernité un problème de santé publique qui trouverait sa solution dans des items, des inventaires, des chiffres et des protocoles. Partons plutôt de ce qui semble sans solution généralisable, essayons d’apprendre quelque chose de nos impasses, avec le souci de « partager une persévérance », dans la rencontre avec chaque adolescent.
La pulsion de mort est pour tous mais elle est au un par un. Chacun a son monde à soi, qui ne s’articule à la loi commune que par une clocherie, une bévue qui ne fait pas nécessairement errance. On aperçoit mieux aujourd’hui que le principe d’autorité n’est plus partagé qu’on n’y croit plus.
L’espérance ne chasse jamais entièrement la crainte, mais il arrive que la crainte prive l’espérance de tout espace. Alors, elle se convertit en désespoir, écrit Descartes dans ses Passions de l’âme.
Les adolescents dont nous parlons dans les laboratoires usent de conduites à risque ; ils peuvent s’infliger de graves blessures, traiter leur corps comme une machine, ou être tentés de sortir de la scène du monde, pour se sentir vivants. Vous voyez le paradoxe : s’exclure de chez soi, de l’école, de la famille, de l’institution pour pouvoir vivre. Il leur faut la douleur et souvent il ne s’agit pas d’une mise en scène théâtrale mais d’un déchaînement mortifère qui ne s’adresse plus à personne. Soit les automatismes d’une jouissance intouchée par la castration. L’adolescent est poussé à accomplir une contrainte interne, le plus souvent auto-destructrice et il se désunit d’avec les autres. J’ai écouté l’année passée avec beaucoup d’intérêt, une femme, médecin généraliste, parler de son expérience avec des jeunes hébergés en hôtel à Paris. Elle expliquait sur France Inter le souci qui était le sien et les longues conversations qu’elle avait avec ces jeunes pour les aider à mettre en fonction leur corps, dans les actes les plus simples de la vie : se déplacer, se nourrir… Établissons une relation entre ce qu’ils ne savent pas qu’ils peuvent se permettre, la dissolution des liens sociaux dont ils témoignent et l’inconsistance imaginaire d’un corps, avec des organes dont ils ne savent pas quoi faire. Le corps de l’autre aussi est superfétatoire comme le montrent parfois leurs conduites sexuelles. 
 
Que le CIEN soit le lieu où sont écoutés les éducateurs, travailleurs sociaux de la protection de l’Enfance, les enseignants, les médecins et d’autres professionnels. Un lieu où l’on soutienne ce qui dans le Discours du maître retient de la dérive qui a fait au XIXe siècle un misérable du miséreux qui était dans la misère. Affirmons comme le législateur l’a fait en 45, que l’enfant délinquant est aussi un enfant en danger. La construction clinique de la notion de mineur dangereux, « terroriste le jour et terrorisé la nuit », participe d’un discours de la peur, avec ses réponses hygiénistes, sur le modèle de la lutte contre le virus !
Au CIEN, nous ne nous en lavons pas les mains et nous savons ce qu’une épidémie doit à la construction d’un discours qui se propage. Nous allons proposer à Lyon un lieu vivant, animé, ouvert où seront examinées les situations au une par une et les questions des travailleurs sociaux qui ont affaire, chaque jour, à cet impossible.
Jacqueline Dhéret