Les conversations

« La seule proposition que fait la psychanalyse est de traiter la situation par le sujet divisé. Dans les méthodes qu’il introduit, le CIEN ne fait que cela : il met en fonction les pouvoirs de ce vide curieux, inquiétant, qui se trouve au cœur des pouvoirs de la parole. » (É. Laurent)

Rapport diffusé en préparation de l’AG du CIEN du 13 juin 2009

 

rédigé par Ariane Chottin, Françoise Labridy et Claire Piette 

 

 

« Jacques-Alain Miller indique comment la fiction de la conversation est celle de « produire – non pas une énonciation collective – mais une association libre collectivisée, de laquelle on attend un certain effet de savoir. Quand tout se passe bien, les signifiants des autres me donnent des idées, m’aident et, finalement, il en résulte parfois quelque chose de nouveau, une nouvelle optique, des perspectives inédites. »[1]

 

« Cette pratique de la conversation, le CIEN a prévu de la remettre sur son métier. L'inter-disciplinarité est son cadre de recherche. Elle réside dans son orientation par la psychanalyse, incarnée par la présence d'au moins un ayant une expérience personnelle de l'analyse – analyste ou analysant « éclairé ». Le tiret concrétise la possibilité d'un bougé dans l'abord de ce qui fait obstacle pour un ou plusieurs et ouvre les cheminements de la conversation imprévus et imprévisibles. »[2]

 

 

… Un peu d’histoire

Le CIEN prend son orientation de la politique de la psychanalyse lacanienne pour redonner à celle-ci sa véritable place dans le champ social. Avec la conversation inter-disciplinaire, le CIEN fait le pari de rendre opératoire une pratique inédite de la parole où celui qui se met à parler, se trouve subverti à partir de son dire, là où il ne l'attend pas, là où habituellement il ne s'entend pas.

 

Á Bordeaux, en 1997, la première conversation avec les enfants et les professeurs d'une classe du collège Pablo Neruda fut proposée par le laboratoire le Pari de la conversation rassemblant une équipe inter-disciplinaire (deux enseignantes, une anthropologue, un psychologue, un psychanalyste). La surprise est au rendez-vous ce 21 janvier : « L/TdC/ Comment vous imaginez cette heure ? Ludovic/ Qu’on dise ce qu’on ne peut pas dire à d’autres personnes, à des personnes qu’on connaît. »[3]

 

En juin 2008, l'Assemblée Générale du CIEN à Saintes, a considéré que les modalités de la conversation, développées depuis 1996, pouvaient être recensées et formalisées à partir des pratiques des différents laboratoires.

Cette cueillette des “savoirs-y-faire” qui se sont construits depuis dix ans témoigne de la vigueur et de la variété des conversations initiées par le CIEN, tant à l’intérieur des laboratoires que dans les collèges, lycées et autres institutions (espaces-jeunes, CLPS – centre de liaison et de promotion sociale – à Rennes).

A cela s’ajoutent, l’initiative du GRP (Groupe de Réflexion sur les Prisons), celle à Lyon de soirées-séminaires ouvertes à un large public et rassemblant des professionnels et des chercheurs autour des mutations des familles contemporaines.

 

… Qu’est-ce qu’une conversation du CIEN ?

« La conversation offre la possibilité de parler, ce qui produit ce qu’Éric Laurent appelle le « desserrage des identifications » auxquelles est arrimé le sujet. La prise de parole, l’énonciation sépare le sujet de ses énoncés et favorise la mise en jeu d’un espace nouveau particulier. »[4]

 

« Le CIEN a fait outil de la conversation, montrant comment le bon usage du dire vient en opposition à la mortification de la parole résultant du tout dire ou d’un dire sans conséquences, sans sujet. »[5]

 

… Qu'est-ce qu'une conversation orientée par la psychanalyse ?

Philippe Lacadée définit la conversation comme « une offre de parole qui porte à conséquences ». Pour Éric Laurent, « Au-delà de tout sens établi, il s’agit d’ouvrir la boîte de pandore de la poésie qui donne accès à la nouvelle signification possible. [….] Le don de parole est le don du trou dans la signification de la parole ». Jacqueline Dhéret précise que « La conversation n'est pas une méthode mais une éthique qui suppose une sympathie pour les discours autres que le nôtre, avec l'idée que par delà son objet, chaque discipline est une rhétorique causée par un réel, un point, d'impossible. Sans doute le dispositif de la conversation suppose-t-il de ne pas être trop passionné par la vérité et de pouvoir avoir un usage des semblants qui ne fasse pas bouchon.», soit que la conversation inter-disciplinaire conjoint/disjoint des impossibles.

C’est donc bien un espace (un trait d’union entre les disciplines) où la parole est accueillie comme une matière vivante par quelques-uns qui la font rebondir sans la fixer. Se rendre sensible aux créations langagières, aux bévues, aux trouvailles comme au ratage, suppose une visée, celle d'atteindre à travers les situations pratiques exposées par chacun à partir de sa discipline, ce qui résiste, le point de butée, signe du réel.

La grande trouvaille de Freud a été de dire aux humains que le langage les dépassait et les déplaçait en permanence, qu'ils ne pouvaient y trouver l'unification de leur vie, parce que des clocheries, de l'étranger, de l'intraduisible gîtent au cœur de la langue. Les formations de l'inconscient : actes manqués, lapsus, rêves, mots d’esprit, foisonnent dans ce qu’il avait appelé la psychopathologie de la vie quotidienne. Lacan en a déduit le sujet : « le sujet n'a rien à faire avec ce qu'on appelle le subjectif au sens vague, au sens de ce qui brouille tout, ni non plus avec l'individuel. Le sujet est ce que je définis au sens strict comme effet de signifiant ».[6]

 

La conversation inter-disciplinaire est un dispositif où la trouvaille souligne et met en jeu le lien singulier de chacun à la langue. [...]



[1] Jacques-Alain Miller in « problemas de pareja, cinco modelos » in La pareja e el amor : conversaciones clinicas in Barcelona, Eolia 2003, cité dans « Conversation avec des enfants de six ans » par Ana Lydia Santiago.

[2] Terre du CIEN n° 25 « Du pari d’orienter l’inter- » Judith Miller.

[3] « La conversation au collège Pablo Neruda » par M. Bourineau, M. Rassis, D. Sallenave in Le Pari de la conversation, 1999-2000, publication du CIEN.

[4] Le Pari de la conversation 2000/01, publication du CIEN « L’invention d’une clinique du lien social en dix points » Philippe Lacadée.

[5] Terre du CIEN n°23 « Vivre avec » Sophie Marret.

[6] Jacques Lacan, Mon enseignement, Paradoxes de Lacan, Paris, Seuil, 2005, p. 99-100.