"Etrange, étranger, étrangeté"

Vème Colloque. Saintes, le 7 juin 2008.

Argument

 

La venue au monde d’un petit d’homme suppose que soit accueillie sa nouveauté. Quelle qu’en soit la façon, réussie ou ratée, l’Autre – d’abord en la personne des parents et du cercle familial – lui aura assigné  une place. Que l’enfant y consente ou pas, toujours quelque chose demeurera qui le fait étrange à lui-même. C’est ce que Freud nomme pulsion. Il reprend à Schelling, le signifiant Unheimlich (inquiétante étrangeté) pour désigner le sentiment qui peut surgir face à ce petit rien, familier et intime, qui « devrait rester… dans le secret, dans l’ombre, et qui en est sorti »[1].

Cette part intime d’obscurité à soi-même se structure dans « l’irréductible de l’incognito »[2] et se situe « au niveau de l’inconscient » « là où vous dites je »[3]. Elle est particulièrement sensible à l’adolescence : le sentiment qu’en a le sujet, – non sans angoisse, moment dépressif ou dégoût de soi –,  risque de le conduire à un passage à l’acte ou d’engendrer d’autres perturbations.

L’autre (son semblable, son prochain) par le biais du transitivisme s’avère alors marqué d’une identité « toujours mal démêlable »[4]. Chacun tend à confondre « la patrie de l’autre avec la sienne propre »[5].

Le complexe de l’intrusion est repéré par Lacan non comme « une rivalité vitale », mais comme une « identification mentale ». Quel est cet autre dont la présence engendrerait d’elle-même menace de maux et de privation, jalousie et agressivité ? Pourquoi appeler à sécuriser en le nommant violence, voire délinquance, ce qui peut être source d’une ouverture vers l’autre, si nécessaire aux assises d’un sujet ?

S’il existe une dimension de l’étranger propre à chacun, existent des tentatives, elles aussi étranges et paradoxales, d’en obtenir la reconnaissance par l’Autre. Telle la provocation langagière. Seule l’invention de chaque sujet peut mettre à sa juste place cette part que Rimbaud nomme « bizarre souffrance ». Aucune langue administrative ne saurait l’éradiquer. Celle statistique de l’évaluation en y prétendant pousse plutôt au passage à l’acte, à l’échec de la solitude, au bannissement scolaire. Offrir le lieu où formuler cette part de soi restée en souffrance de traduction peut par contre modifier ces figures paradigmatiques d’enfants et d’adolescents acculés hors de la dette symbolique.

La globalisation des marchés, en exacerbant l’étrangeté à soi et celle de l’étranger, alimentent la haine et la  ségrégation qui contaminent les enfants. Enfants et adolescents  inventent des formules pour dire ce qu’ils ne trouvent pas dans l’Autre – « Il / elle me calcule pas » – et se façonnent des langues selon des codes qui, tout en se voulant étranges, visent à les faire entendre.

Une contradiction de la société démocratique libérale conduit ainsi les élèves à l’impasse : déclarés égaux et désignés comme fauteurs de trouble ou frappés d’exclusion. Si les “conversations” dans les établissements scolaires ou ailleurs, menées à l’initiative de laboratoires du CIEN, constituent un mode d’accueil par l’Autre, c’est bien qu’elles rendent possible un Autre qui dise oui à la différence entre des paroles dont l’étrangeté même témoigne de l’effort à dire l’étrangeté à laquelle elles sont confrontées.

Il est urgent d’inventer les voies pour « ouvrir notre boîte à malices »[6] et faire échec à la langue administrative qui, à ranger cette part de chacun dans des syntagmes quasi publicitaires aux effets pervers, est elle-même signée d’inquiétante étrangeté.



[1] Freud S. « L’inquiétante étrangeté » in L’inquiétante étrangeté et autres essais. Éditions Gallimard, Paris, 1985, p.221.

[2] Lacan J. Le Séminaire, Livre X, L’angoisse. Éditions du Seuil, Paris, mai 2004, p. 127.

[3] Ibid. p. 122

[4] Ibid. p. 107

[5] Lacan J.  « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu », in Autres Ecrits. Éditions du Seuil, Paris, avril 2001, p.38.

[6] Miller J.-A. « Du bon usage de la dépression », in ECF Débats, Débat de la rentrée, n°20, 10 octobre 2007.