"Moi j'appelle cela du printemps" - Les adolescents aujourd'hui
IVème Colloque. Paris, le 20 mai 2006.
Argument
C’est en quoi se justifie une démarche interdisciplinaire de la psychanalyse avec l’histoire, la littérature, l’anthropologie, la médecine et l’ensemble des travailleurs sociaux (juges, éducateurs, institutions de soin ou de prévention, juristes, administrations).
L’adolescence concerne le temps de passage où le sujet a à se détacher de l’autorité parentale, et se voit appelé à partager la langue dans laquelle il trouvera une inscription sociale différente de la familiale. C’est en quoi elle est un indicateur privilégié des capacités de l’Autre à l’accueillir.
La clinique analytique, à prendre en compte la question du corps et de sa jouissance, ne saurait se dérober aux incidences sociales et culturelles qu’elle comporte. Lors de “l’éveil du printemps”, l’impossible à dire dont Lacan désigne le réel est particulièrement sensible aux adolescents, qui ont chacun à traduire l’excédent de jouissance qui fait irruption en eux.
Aussi l’adolescent vient-il incarner ce qui peut faire point d’impasse, ou “souffrances modernes” et exil. Exilé de l’enfance, il peut se livrer à une errance, dont le désarroi se traduit dans l’imaginaire et la fiction. La honte et la haine de soi sont les figures cliniques de cet “en-trop” de jouissance. Peut-on se satisfaire de n’admettre l’adolescent que comme cet objet, potentiel ou effectif, de honte ou de haine, sans s’inquiéter des risques auxquels cela l’accule jusqu’à la mise en jeu sa vie ? Fait-on autre chose quand on nomme “troubles de la conduite” la violence, le suicide, et la série des symptômes nouveaux (boulimie, anorexie, toxicomanie, etc.) dont les adolescents pâtissent ?
La question est bien plutôt de savoir quel prix l’adolescent aura à payer pour franchir cette étape à risques, de quelle marge de manœuvre il dispose entre les bouleversements qui surgissent en lui et l’héritage de son enfance.
De cette étape décisive de la rencontre du sujet avec le désir sexuel, du remaniement de la sexualité infantile, du choix d’objet d’amour et de l’éclosion possible d’une perversion, comment les adolescents se débrouillent-ils aujourd’hui en France ? Souvent difficilement.
Ce n’est pas pour autant, bien au contraire, que l’Autre puisse s’autoriser à figer, voire fixer, et même exacerber la “bizarre souffrance” dont Rimbaud désigne ce moment logique qui reste propre à chacun. “Propre à chacun” ne veut pas dire qu’aucun dispositif ne puisse recueillir, infléchir, voire déplacer les inventions dont il est porteur. Le dispositif analytique au premier chef le démontre, mais aussi les dispositifs que le Cien et d’autres bricolent à cet effet, telles les conversations et autres initiatives collectives. Comment assurer une déségrégation sans renforcer, comme le font de nombreuses entreprises éducatives et rééducatives, cette ségrégation même ?
Seules les paroles des adolescents peuvent éclairer le réel en jeu pour chacun, et le mouvement ou la nouveauté qui l’agite. Comment les entendre ?
« Moi j’appelle cela du printemps », disait Rimbaud. Poursuivons avec lui.